vendredi 10 mars 2023

Monette

 

Nous sommes en juin 1940, l’alliance Franco-Anglaise vient de s’effondrer face à la « Blitzkrieg », menée par les troupes de la Wehrmacht, à l’idée d’Adolf Hitler — et que Poutine a tenté d’imiter sans succès en Ukraine en février 2022.

La logistique allemande était parfaite et son équipement ultra-moderne, aussi ses choix tactiques. En face, il y eut beaucoup de courage et beaucoup de morts (100 000 militaires français, qui ont souvent protégé la fuite des anglais vers leur île), à la différence de ce qu’on nous a longtemps laissé croire…

On ne doit pas cet écrasement brutal à la lâcheté des soldats français ou anglais, mais à l’impéritie de leur commandement — auquel échappait le colonel De Gaulle, nommé général après sa victoire contre les panzers nazis, grâce à la division blindée dont il avait vainement prôné l’armement, lors de la contre-offensive de Montcornet.

Quant à l’ignominie politique assumé par le gâteux maréchal Pétain (déjà l’inventeur de la décimation — on tue un déserteur sur dix — lors de la précédente boucherie de 14-18), la signature avec Hitler de l’armistice à ses strictes conditions humiliantes, envoie De Gaulle à Londres afin de continuer le combat contre un fantoche allié des nazis, puis livre à l’armée allemande des centaines de milliers de soldats français prisonniers sans combattre, en vain.

Nous sommes donc à Brest en juin 1940 ; mon grand-père y est mobilisé puisque ayant servi quinze ans plus tôt la France en tant que jeune marin (comme moi soixante-cinq ans plus tard, il y a des traditions de famille…)

Après l’armistice, il est donc enfermé par l’armée allemande à la prison-bagne de Pontaniou, dans l’Arsenal. Il est destiné comme énormément de soldats français de cette armée défaite, à partir pour un Stalag, un camps de prisonniers en Allemagne.

Alors, sa femme et leur petite fille de sept ans et demi, Monette, ont décidé de se rendre à Brest, à 80 km de leur bourgade celtique, afin d’y revoir pour une dernière fois peut-être, leur père et mari, dans la prison militaire.

Arrivées sur place, il y a beaucoup d’émotion qui filtre au travers des barreaux de la cellule où se trouve enfermé leur homme. Un gradé « boche » est en tain de regarder la scène ; il se rapproche et s’exprime en français soudainement :

« Moi, petite fille pareille en Allemagne »

Il sort un trousseau de clés, fait tourner celle de la porte de la cellule et l’ouvre, un signe de tête.

« Geh raus ! Rentrez chez vous ! »

Monette et ses parents rentreront 80 km plus au sud, dans leur foyer finistérien, traverseront les cinq années de guerre unis, grâce à ce soldat francophone et peut-être un peu francophile, et dont la petite fille allemande devait ressembler à cette petite bretonne…

En janvier 1943, une petite sœur allait naître appelée Marie-Suzanne, et feu ma mère.

Alors, il me semble que sans l’histoire de Monette et de ce militaire allemand dans la prison, je ne serais qu’un vague impensé, l’ombre d’un possible.


À Monette, 90 ans, ma tante et marraine

dimanche 9 novembre 2014

Celle du reste de l'histoire

A Girl Like You by Edwyn Collins on Grooveshark



Le reste de mon histoire, du jour où fraîchement étudiant j'ai commencé l'invention d'une vie factice, porte essentiellement les noms des rues de Paris.
Je regrette de n'avoir pas su m'effondrer, d'avoir rejeté les bras de ma mère alors qu'elle m'y invitait, d'avoir confondu l'orgueil du mâle qui ravale ses larmes avec la sensibilité de l'homme qui sait accepter sa faiblesse et sa faillibilité. Mais je ne regrette qu'à moitié d'avoir auto-collé sur mes artères les noms des rues de Paris, car j'en garde le souvenir de mon itinéraire.
Le reste de mon histoire commence quelques jours avant qu'elle ne commence, par mon premier cours d'université dans le vieil amphi' boisé de la rue Cuvier – un cours de Physique – qui donnait au-dessus de l'arrière du Jardin des Plantes. Prenant d'emblée la saine et mauvaise habitude de m'installer avec le pote qui m'avait suivi depuis le Lycée, à la droite du dernier rang, je regardais la foule estudiantine se déverser par l'escalier me jouxtant jusqu'à la fosse aux ions.
Le reste de mon histoire correspond donc à la vision d'une jeune femme, une vision d'une fulgurance inattendue, parce qu'elle répondait immédiatement à un ensemble de critères idéalisant à mes yeux le féminin. Elle était très brune, le cheveu presque noir, de son chignon très tiré s'échappaient des mèches retombant en anglaises sur ses tempes et le long de ses joues. Son visage semblait assez pâle et d'un ovale absolument concurrentiel aux courbes balistiques qu'on venait étudier. Pareillement, son joli nez se relevait légèrement, tandis que ses paupières s'abaissaient, accompagnant l'inclinaison générale de son visage, en une sorte de recueillement de pietà, humble et timide, et d'une infinie tristesse contenue dans sa mélancolique légèreté. Des courts pans de son blouson de tissu noir, sortait la corolle flétrie des plissements d'une jupe longue et toute aussi sombre, ne laissant a priori paraître que la cheville pourtant masquée par la petite bottine rimbaldienne lassée serré. On eût dit qu'il s'agissait de la jeune sœur de Camille Claudel (dont le film ne sortit pourtant que l'année suivante...)
C'est ainsi que j'aperçus pour la première fois celle dont je sus un peu plus tard qu'elle portait un prénom français mais un nom algérien, stigmate de son métissage auquel je devrais, plus de deux ans durant, le plus bel apprentissage de mon éducation à l'amour dans la sensualité.
Pour l'heure, il fallait revenir au véritable amorçage du reste de mon histoire, inhérente à la discontinuité d'une rupture, à l'oubli volontariste de ce que j'étais vraiment puis au début de mon ivre croisière. Ce même jour, ce même midi, en rentrant de Jussieu, m'attendait un courrier d'adieux. Il me fit l'effet de la lame d'un certain Guillotin. Tout en m'effondrant comme jamais plus jusqu'au jour de mon divorce un lustre plus tard, je refusai les bras de ma mère autant que je refusai qu'elle vit la souffrance de son « petit garçon », cherchant probablement à m'affirmer péniblement dans une maturité illusoire, dans le rôle mal joué de l'homme insoucieux de sensibilité.
C'est ainsi que j'entrepris mon Grand Œuvre d'enfouissement sépulcral de l'Amour déçu, en cherchant dans l'ailleurs ce que je n'étais déjà plus.
Je vécus alors, ainsi que je le notais précédemment, dans la poésie sans égale des noms de rue du quartier Latin. Après celle de Monsieur Cuvier, je me souviens de celle de Monsieur Monge, de celle de Madame la Montagne-Sainte-Geneviève, et de celle des Fossés-Saint-Bernard. Je me souviens de nos explorations, entre la rue Linnée et celle des Boulangers, je me souviens de nos sandwichs aux arènes de Lutèce, je me souviens d'une sortie de cours en hiver, d'un café qui jouxtait l'ancienne Halle aux Vins ; cela faisait longtemps que quatre à quatre, on s'offrait des moments dans le square Tino Rossi, en bas du quai Saint-Bernard. J'avais suivi ta trace comme un chasseur, après t'avoir découverte dans l'amphi de la rue Cuvier. Ton amie, très jolie, se pensait ma proie, tandis que tu m'étais le seul souci... Il avait fallu des parties de flipper à Maubert, tout près de la rue de Bièvre où les flics plantonnaient du temps du Mitterrand, des parties de promenade en gravissant la rue Lacépède avant de rejoindre la Contre-Escarpe. Et la rue Mouffetard ! Tu avais le visage métissé de la rue Mouffetard, celui qui me fit apparemment oublier mon cœur blessé.
Un soir de décembre, nous prîmes un café peu après les cours. Il faisait nuit sur les fossés Saint Bernard. Nos accompagnateurs nous lâchèrent l'un après l'autre, implicitement convaincus qu'il fallait que nous fussions seuls quoique deux, mais seuls parce que nous n'étions déjà qu'un. A ce moment-là, je t'ai maladroitement déclaré mon sentiment pour toi. Je te regardai regarder la rotation de la mousse du café qu'impose Coriolis dans l'hémisphère nord. Tu ne parvenais pas à t'en arracher les yeux. Mutique, tu t'arrachas du siège, nous remontâmes jusqu'à la place Jussieu où t'attendait la bouche avide d'un métro anthropophage. Lorsqu'au-dessus des escaliers mécaniques, ta bouche se posa sur la mienne, je sus que j'entamais le reste de ma vie.
Il me fallu rentrer jusqu'à la gare de Lyon, mais que les cages du Jardin des plantes me semblèrent vides, mais que le pont d'Austerlitz me sembla léger ; je crois qu'il ne me fut plus jamais possible de me sentir un jour aussi parisien qu'en ce soir de fin d'automne froid qui précéda mes dix-neuf-ans.

Je crus alors possible l'intégralité de ce qui ne pouvait l'être, mais le simple fait de croire vous enfle d'un espoir dont l'élan est un remède unique au dépérissement.

jeudi 5 novembre 2009

Elle

ELLE avait des yeux verts comme le jade.
C'était une petite sagittaire, née pendant la guerre, durant une période compliquée dans laquelle les histoires l'étaient presque nécessairement tout autant.
ELLE était née loin de son bout du monde, dans le sud-ouest.
On dit que son état-civil brûla avec les bâtiments qui l'abritaient, lors de la débacle. Du coup, ELLE avait un mal fou à obtenir des papiers d'identité, même des années plus tard... Du coup, le prénom par lequel on l'appelait, n'était pas celui de ce mystérieux état-civil mort-vivant...
ELLE avait des yeux de jade.
Lorsqu'il m'arrive d'écouter les anciens, j'entends souvent répéter que jamais la péninsule de notre pointe du Raz, n'hébergeât une femme aussi bELLE.
ELLE n'a jamais vraiment ressemblé à ses soeurs.
Sa soeur ? Sa vraie soeur ? Sa vraie soeur de coeur était ma propre mère. Elles furent enfants, puis adolescentes, ensemble dans ce bout du monde que je vins reconquérir, à la recherche de je ne sais quel continent perdu. Elles grandirent chez les soeurs, justement, au même pupitre.
Un jour, une de ces soeurs, corpulente, entra dans la classe. Elle dit à l'autre soeur, enseignant (puisque dans la religion catholique, on se grandit en saignant) : "Oh, ma soeur ! Ce matin, je suis comme un oiseau sur la branche !"
Ma propre mère, qui était une élève studieuse et disciplinée, ne put s'empécher de proférer une onomatopée : "Crac !"
ELLE a beaucou ri.
Ma propre mère fut lourdement punie, mais le jeu en valut la chandelle.  Et bien des années plus tard, elle me contat cette histoire.
Pour ELLE, ma propre mère, moins bELLE quoique jolie, avait valeur de point de repère, de conscience. Probablement la perdit-elle, cette conscience, en perdant sa soeur de coeur...
ELLE avait des yeux de jade et rencontra l'homme de sa vie sur des barricades, en '68, lors que j'étais en gestation. Point n'était question de révolutions autre que celle des sentiments : ELLE était infirmière et assurait l'assistance sanitaire durant les évènements. ELLE vit simplement, entre deux échaufourées et trois nuages lacrymogènes, un hurluberlu coller des affiches pour son concert de musique irlandaise... C'est bien plus tard que cet homme devint mon parrain de substitution, après le drame familial que nous connûmes, mon parrain de naissance assassinant sa femme, ma tante, à coups de couteau, sous les yeux de leur fils adolescent, mon cousin, avant que de se pendre à son tour. J'avais huit ans.
Je fus certainement pour ELLE le petit garçon, l'enfant qu'ELLE n'aurait jamais.
Souvent, je partais en vacances dans leur minibus Volkswagen. Il était orange. C'étaient les années '70 ! Ils m'emmenaient à Pont-Croix, via St Malo, ou Rothéneuf, retrouver mes grands parents dans la maison de mon coeur. Plus tard, il y eut d'autres vacances dans la maison de la chaussée du sillon, en bordure de la cité corsaire. Dans leur chambre, il y avait un grand tableau d'ELLE, torse nu. ELLE avait posé pour des peintres parisiens. Puis il y eut Brest, qu'ELLE me fit connaître, adolescent, Brest, symbole ultime du mal-être, Brest, ville écumoir où traînent encore les bribes de ma vie et les serpents de ma mémoire.
Rentrer à Pont-Croix fut certainement pour ELLE, la pire expérience. Je crois qu'ELLE y est revenu comme on retourne dans la tombe. Je crois que j'étais en train de faire la même chose. Nous nous ressemblions tant... D'ailleurs, ce fut ELLE qui me conduisit à l'autel, le jour de mon mariage, tout près, à Confort.
A l'heure où ELLE ferma ses yeux de jade, je me demande si ELLE a eu une pensée pour moi. Cette question m'obsède.
Je n'étais pas présent en ce joli cimetière de Pont-Croix, à flanc de coteau, penché sur la ria qui mène à Audierne, et faisant face à la colline de Plouhinec. Le soir, du sud-ouest, le soleil incertain de cette contrée l'inonde fréquemment de ses rayons bienfaisants. C'est un bel endroit. C'est ici que je l'avais vue pour la dernière fois, lors des funérailles de mon grand-oncle. J'avais été marqué par ses affres physiques, mais soudain, je l'avais sentie refleurir, comme si ELLE trichait pour me donner encore le change, moi qu'ELLE n'attendait pas en pareilles circonstances.
Je vais à présent quitter le Finistère. Je n'y retournerai probablement que définitivement dans la tombe, cette tombe où repose ma propre mère, à côté d'ELLE, comme petites filles, au même pupitre.